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Cérémonie d'hommage à Gilles Masure, intervention de Gérard Lefèbvre - Crépy-en-Valois, 7 mars 2014

Le vendredi 7 mars 2014 à 10 heures à la salle des Fêtes de Crépy-en-Valois, de nombreuses personnes se sont réunies pour rendre hommage à notre ami et camarade Gilles Masure, décédé suite à une longue maladie.
 
Parmi les interventions, celle de Gérard Lefèbvre, directeur d'école et ancien élève de Gilles.
 

 

Hommage à Gilles, par Gérard Lefèbvre

Mesdames et Messieurs les élus,

Chers amis,

J’ai le cœur gros car je garde intact le souvenir de monsieur Masure qui était un formidable professeur de philosophie. C’était au lycée Mireille Grenet de Compiègne en 1981/1982, une période pleine d’espoir pour notre pays. Je venais d’avoir dix-huit ans. Ma génération votait pour la première fois. Nous étions les enfants de la réforme Haby de 1975. Nous avions enfin la possibilité de dépasser le certificat d’études et le collège pour rejoindre le lycée.

Gilles Masure était en 1981 un jeune conseiller général de 36 ans. Poclain, la grande entreprise locale était à son apogée. Elle fabriquait des pelles hydrauliques pour le monde entier. Gilles était alors le porte-parole, l’avant-garde de cette classe ouvrière en pleine mutation, à laquelle appartenait en majorité nos parents, et déjà menacée de disparition sous le talon de fer du grand capital en train de se recomposer au niveau mondial.

Monsieur Masure était un professeur très respecté. Il exerçait son métier d’enseignant avec beaucoup de patience car, il faut le dire, nous étions nous aussi dans notre jeunesse des adolescents particulièrement retors qui n’avaient pas forcément conscience du travail nécessaire pour approfondir notre réflexion dans une discipline aussi difficile et aussi importante que la philosophie.

Gilles se plaisait à répéter que le travail philosophique consistait dans une confrontation systématique avec les grands auteurs de la pensée qu’il fallait notamment s’emparer de leurs idées à travers l’étude rigoureuse de leurs textes. C’était un professeur exigeant mais aussi plein d’humour et de légèreté. Il était par exemple capable de nous expliquer les enjeux du contrat social de Jean-Jacques Rousseau en jouant, tel un acteur, le rôle du plus faible opposé au plus fort dans une petite mise en scène digne d’un café-théâtre.

Il nous obligeait aussi, activité beaucoup moins drôle qui figurait pourtant au programme, à lire la traduction française de la critique de la raison pure d’ Emmanuel Kant. Je me souviens encore par cœur, plus de trente ans après le baccalauréat, de ce fameux impératif catégorique sur la théorie et la pratique : « Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton acte puisse être érigée en loi univer- selle de la volonté. »

Il s’ensuivait un débat passionnant sur le droit de mentir animé par Gilles dans notre classe de terminale B. Un sujet qui devrait encore nous interpeller aujourd’hui puisque tout ou presque dans notre société est devenu commerce et stratégie de communication.

Mais ce qui était le plus impressionnant, par-dessus tout, c’était l’intelligence brillante de Gilles, ses prises de parole, ses références, la qualité de la formation qu’il avait reçu à l’École normale supérieure de Saint-Cloud. Il citait fréquemment Diderot : « Hâtons nous de démocratiser la philosophie ». Car l’inventeur de l’Encyclopédie était déjà bien avant l’heure, grâce à ses salons, le précurseur des cafés-philo que l’on voit aujourd’hui fleurir à Crépy-en-Valois et ailleurs.

Monsieur Masure avait du reste adopté en pédagogie ce plaidoyer de Diderot : « Jeune homme, prends et lis. Si tu peux aller jusqu'à la fin de cet ouvrage, tu ne seras pas incapable d'en entendre un meilleur. Comme je me suis moins proposé de t'instruire que de t'exercer, il m'importe peu que tu adoptes mes idées ou que tu les rejettes, pourvu qu'elles emploient toute ton attention. Un plus habile t'apprendra à connaître les forces de la nature ; il me suffira de t'avoir fait essayer les tiennes. »

Bien évidemment, les élèves de Gilles Masure n’ont pas tous été des jeunes issus des milieux populaires mais ils ont tous appris quelque chose de lui au contact de sa personnalité pétrie d’humanité. Par pudeur, une autre de tes grandes qualités, je ne dirais rien de plus sur l’extraordinaire courage dont tu as fait preuve avec Hélène pour affronter une maladie particulièrement redoutable et sournoise. Merci monsieur Masure, merci Gilles de nous avoir rendu plus instruit et cultivé.

 
 
« Le bonheur est une idée neuve en Europe. » Saint-Just (révolutionnaire français, 1767-1794)