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Disparition de notre camarade Daniel Thomas, scientifique et progressiste

 

 

Les obsèques de Daniel Thomas auront lieu

samedi 10 mai  •  10h30  •  église Saint-Antoine de Compiègne

 

Nous avons appris avec émotion le décès à l’âge de 68 ans, de notre camarade Daniel Thomas, chercheur de renommée internationale dans le domaine des biotechnologies, 1er vice-président du Pôle de compétitivité Industries et Agro-Ressources, ancien président du Conseil Scientifique de l’Université de Technologie de Compiègne (UTC) où il avait dirigé notamment le laboratoire de recherches sur les technologies enzymatiques.

Docteur d’État en Sciences physiques, professeur et chercheur à l’origine de multiples découvertes et projets en France et en Europe, ce fils d’ouvrier agricole était considéré comme le pionnier des biotechnologies industrielles en France, consacrant toutes ses recherches aux possibilités de valorisation de toutes les composantes des plantes en dehors des finalités alimentaires.

Militant communiste dès ses années étudiantes, militant syndical au SNESup, il avait été plusieurs années membre du Comité fédéral de l’Oise du Parti communiste français et malgré un emploi du temps toujours très chargé avec des colloques aux quatre coins de la planète, il s’efforçait toujours de répondre favorablement à toutes les propositions de débats, de réunions ou d’articles lui permettant d’exposer au plus grand nombre, de manière toujours accessible le contenu et l’intérêt de ses recherches comme des réponses aux grands enjeux actuels de l’humanité.

En 2005, il avait été l'un des orateurs d'un grand meeting à Compiègne, aux côtés de Marie-George Buffet et Francis Wurtz, pour le NON à l'Europe libérale.

Daniel Thomas savait en effet que, dans une société dominée par les intérêts financiers de quelques grands groupes, la recherche scientifique et ses applications étaient aussi des enjeux de lutte et ils appelaient en permanence les citoyens, les salariés à investir ce terrain pour que « progrès scientifique ne s’oppose pas à progrès social » comme il le disait en accueillant Henri Krasucki, secrétaire général de la CGT, en 1986, à l'UTC.

De la même manière, à l’heure où les défis environnementaux obligent l’humanité à inventer, il donnait comme objectif au « pôle agro-ressources » dont il était l’un des fondateurs, « le remplacement progressif de l’utilisation des molécules carbonées issues du pétrole par des molécules végétales, en valorisant la plante dans son entier, dans une logique de développement durable. »

Dans une Picardie lourdement frappée par la désindustrialisation et le chômage et par des retards importants en terme de formation, Daniel Thomas avait le souci constant que cette activité de recherche et d’innovations soit un atout pour un nouveau développement industriel et agricole du territoire, avec la création d’emplois qualifiés pour un nouvel avenir de notre région.

Avec le décès prématuré de Daniel Thomas, c’est une lourde perte pour la recherche française et mondiale, pour notre région Picardie mais aussi pour les communistes et les progressistes qui n’oublieront pas l’homme engagé dans tous les aspects de sa vie pour une humanité meilleure.

 

Thierry Aury

secrétaire du Comité régional de Picardie du PCF

 

Témoignage de Claude Aury

Daniel Thomas était pédagogue. Je me souviens l'avoir invité pour entendre son point de vue sur les OGM. Son propos était clair, argumenté, fondé sur des données scientifiques rigoureuses. Ce chercheur internationalement  reconnu était disponible pour rencontrer une dizaine de militants associatifs un samedi matin : il considérait que le chercheur ne devait pas vivre hors de la société et que la recherche devait être l'affaire des citoyens.

C'est dans cet esprit qu'il a été l'un des artisans (peut-être le principal) du pôle de compétitivité agro-ressources en Picardie.

J'ai encore le souvenir de Daniel Thomas intervenant dans une réunion publique du Front de gauche consacrée aux problèmes écologiques.  «  Nous aurons besoin de digesteurs pour transformer une partie des déchets végétaux et obtenir des molécules pour remplacer celles issues du pétrole » a-t-il expliqué. Et d'ajouter : « On choisira  d'installer ces digesteurs près des ports si on veut utiliser des produits venant d'ailleurs ou en Picardie, par exemple, si on veut s'appuyer sur l'agriculture locale. » En deux phrases il avait concrètement expliquer un pan essentiel de la planification écologique et la nature des choix politiques dans la construction d'une société nouvelle... 

 

Témoignage d'Hélène Masure

J’ai connu Daniel lors de la campagne des Législatives 1997 où pour la premère fois j’ai été candidate : de retour d’un voyage scientifique à l’étranger, et à ma demande, il a organisé une rencontre débat (modeste !) à l’intérieur de l’UTC, bravant l’interdiction de la Direction. Certains de ses étudiants sont venus discuter avec lui.

Il m’a dit un jour (avant les photos et la couleur dans O-A) : « on peut dire ce qu’on veut de la forme de Oise Avenir mais moi je le lis de la première à la dernière ligne. »

Il est venu aussi à l’invitation du lycée de Crépy, sur ma proposition, dans le cadre d’une journée européenne sur le thème : l’Europe et la science. Il a ainsi présenté à un public de lycéens et enseignants, les enjeux écologiques et citoyens de la recherche aujourd’hui.

Quelle méthode pour réussir la planification écologique ?, Daniel Thomas

DANIEL THOMAS est fondateur du pol̂e «industries et agro-ressources». Il nous donne sa vision d'une planification écologique qui prend en compte toute les objectifs de protection de l'environnement et d'économie des ressources. Il revient également sur le débat autour des besoins au niveau mondial.

INTERVIEW DE DANIEL THOMAS*,

Progressistes : La planification écologique a été une des propositions phare du programme partagé du Front de gauche en 2012. Des plans quinquennaux ont existé en France, ce n'est donc pas vrai- ment une nouveauté. Comment penser de tels plans aujourd'hui? Sur quels grands objectifs ? et comment organiser une dynamique territoriale autour de ces objectifs ?

Daniel Thomas : La transition écologique, en particulier avec ses implications industrielles, ne peut être faite qu’avec une programmation pluriannuelle. Cette programmation correspond de fait à une planification écologique qui implique un investissement scientifique et technologique considérable. Les technologies ne sont jamais neutres puisqu’elles ouvrent des possibilités nouvelles d’action, mais ce qui est déterminant, ce sont les décisions des acteurs humains, les valeurs qui les guident dans l’emploi des outils apportés par la connaissance. Ces décisions sont l’un des enjeux majeurs du débat démocratique.

La majeure partie des activités humaines est irriguée par l’essor des technologies nouvelles avec les nouveaux matériaux, les technologies de l’information et de la communication, la chimie verte, la biotechnologie industrielle... : non seulement elles créent de nouveaux secteurs d’activité, mais elles vont aussi diffuser dans l’ensemble des secteurs industriels, y compris traditionnels. Le plus grand nombre doit être associé très tôt et dans la transparence aux débats sur les projets en développement : d’abord comme citoyens avec les élus, ensuite comme travailleurs avec leurs organisations et comme consommateurs. Ces débats sont essentiels car ils posent des problèmes économiques, sociaux, éthiques qui ne peuvent être traités par les seuls experts.

Quels grands objectifs ? Les réserves de matières et d’énergies fossiles (pétrole, gaz et charbon) sont une enveloppe limitée et fermée. De plus, leur utilisation correspond à une production nette de « Gaz à effet de serre » considérable.

La planification écologique passe par une optimisation de l’utilisation de l’énergie et des matières premières. Les réserves fossiles par définition ne sont pas renouvelables et il faut les remplacer par des sources d’énergie et de matières premières renouvelables : le rayonnement solaire, ( y compris la biomasse avec la photosynthèse ), le vent, la géothermie, les forces marémotrices.

L’optimisation de l’utilisation de l’énergie et des matières premières passe par le développement de nouveaux procédés plus intelligents respectueux de tous les constituants dans le cadre d’une économie circulaire. Dans ce cadre, le développement de fonctions catalytiques est nécessaire pour réaliser des réactions à température et pressions ordinaires. À titre d’exemple, la synthèse de l’ammoniaque, essentielle pour la production industrielle actuelle des engrais azotés, pratiquée à 600 °C et sous 500 atmosphères, peut s’effectuer aux conditions ambiantes par la voie biocatalytique dans le cadre de la fixation symbiotique de l’azote de l’air. L’optimisation des procédés et le « verdissement » de l’industrie permettront de respecter les conditions sanitaires pour les travailleurs, d’avoir un impact territorial de qualité. Le développement du domaine de l’ « Écologie Industrielle » en recherche et dans les formations sera un passage obligé.

Une dynamique territoriale autour de ces objectifs ? Les territoires, les régions en particulier, sont un excellent niveau pour mettre en œuvre la planification écologique. Il n’y a pas de solution unique pour tous les territoires, les zones littorales sont différentes des grands bassins agricoles, mais il y a des points communs comme la proximité géographique entre les différents acteurs : universités, organisme de recherche et de formation, centres techniques, PME innovantes, entreprise de taille intermédiaire, coopératives, collectivités locales. Les territoires savent dégager, en partant de leur réalité, des programmations technologiques astucieuses.

Pour le remplacement en chimie des molécules carbonées du pétrole, il n’y a pratiquement qu’une seule alternative, la biomasse (agricole, forestière et dans le futur, marine). Une stratégie se développe pour ce remplacement en valorisant toute la plante, en faisant disparaître à la fois les déchets et les sous-produits et en réalisant une véritable « Bioraffinerie ». La mise en place de cette stratégie de Bioraffinerie est politiquement très intéressante car deux visions s’affrontent :

- La première propose de s’insérer dans la mondialisation en utilisant de la biomasse indifférenciée achetée n’importe où sur la planète aux endroits où les conditions sociales sont les plus dégradées, ces bioraffineries sont installées dans de grands ports mondiaux sans liens avec les territoires ruraux.

- La seconde vise une symbiose entre la bioraffinerie et le territoire avec une logique d’Écologie Industrielle. La relation entre le monde rural et la bioraffinerie est basée sur une synergie entre l’activité agricole et l’activité industrielle avec une répartition harmonieuse tout au long de la chaîne de la valeur créée par le travail de tous. Cet exemple montre que sans ancrage dans les territoires la planification écologique est difficilement possible.

Progressistes : Il est très difficile de "pla- nifier" la recherche, quant aux délais et quant aux résultats, car, par définition, on ne peut pas prévoir ce que l'on va trouver à l'avance. Est-il possible malgré tout d'in- tégrer une politique de la recherche dans le cadre d'une planification écologique ? quels grands axes privilégier ? quelles méthodes pour mener une telle politique ?

D. T. : Il est en effet très difficile de « planifier » la recherche, notamment en ce qui concerne l’échéancier et les objectifs. La planification écologique devra s’appuyer sur une politique ambi- tieuse de la recherche pour réussir. Le déséquilibre entre le financement sur projet et le soutien pérenne des unités devra être rectifié. Les financements à court terme ne sont efficaces ni bien sûr pour la recherche fondamentale ni pour la recherche finalisée. Avec ce mode de financement il n’est généralement possible que de faire une extrapolation linéaire de l’existant. Ce n’est pas en améliorant la qualité de la gélatine de la photo argentique que la photographie numérique a pris son essor. Bien entendu, il faudra rechercher l’Excellence, mais ce concept a été utilisé ces dernières années comme instrument d’exclusion arbitraire d’une partie des acteurs. Pour que ce concept soit acceptable, il faut que l’excellence scientifique et technologique soit étroitement associée à la solidarité. L’excellence de la recherche est un apport puissant pour contribuer à rattraper les retards universitaires, sociaux et sanitaires et elle sera au service de l’intérêt général pour la planification écologique.

Sur la base du renforcement des disciplines (dans leur diversité avec les sciences humaines et sociales, économiques et juridiques), il faudra, pour la planification économique, bâtir des programmes interdisciplinaires avec un rayonnement mondial et des ancrages territoriaux. À titre indicatif, un Institut d’Excellence d’Énergie Décarbonées a été construit en Picardie (IEED) PIVERT (Picardie Innovation Végétales, Enseignements et Recherches Technologiques) avec trois universités, des Écoles d’Ingénieurs, l’INRA, le CNRS, l’INERIS, le CETIM associés avec l’agro-industrie, l’industrie chimique française et des équipementiers. Ce projet de chimie du végétal comprend un programme de recherche, une bio-raffinerie expérimentale évolutive et des programmes industriels pour créer de l’activité et des emplois. Ce projet est très interdisciplinaire avec de l’agronomie, du génie des procédés, de la catalyse et biocatalyse en oléo-chimie, du métabolisme végétal et microbien des lipides, de la chimie supramoléculaire, de la nutrition- santé et de l’écologie industrielle (avec le métabolisme industriel, l’évaluation des risques, l’analyse du cycle de vie, la modélisation...).

Progressistes : Un des grands débats dans le Front de gauche est de savoir si nous devrons "produire plus" dans un avenir proche afin de satisfaire les droits humains dans le monde tel que l'eau, l'énergie, le logement, la santé, la mobilité... ou si au contraire il suffira d'une politique de sobriété et de changement dans nos modes de vie pour nous contenter de la production actuelle et même la réduire. Quel est votre point de vue ?

D. T. : Le fait de produire moins de biens et de services pour toute la société ne saurait être un but en soi. Ce qui est vrai, c’est que les sources d’énergies ou de matières premières doivent devenir renouvelables et que l’utilisation de l’eau doit être optimisée. Un effort scientifique, technologique, industriel et agricole est nécessaire pour satisfaire les besoins d’une population mondiale qui sera de neuf milliards d’habitants tout en respectant les grands équilibres écologiques. Une diminution de la production de biens et de services risquerait de toucher principalement les catégories sociales déjà les plus démunies. Par exemple, une optimisation de l’utilisation des productions agroalimentaires est nécessaire, les pertes actuelles sont de 30 à 40 % pour beaucoup de pays du sud avant d’atteindre les utilisateurs et pour les pays développés au cours de la distribution et du fait d'une consommation partielle.

La mise en place d’une véritable économie circulaire sera nécessaire avec la valorisation de toutes les matières premières et le recyclage systématique de tous les déchets. Un concept prend actuellement son essor : « le métabolisme industriel », qui consiste à faire un biomimétisme industriel du comportement métabolique d’un organisme vivant avec ses recyclages et ses régulations. Il s’agit de tendre vers une « homéostasie industrielle ». Les transports de matières premières et de produits ne pourront plus être faits d’un bout à l’autre de la planète, les activités industrielles devront être relocalisées ce qui implique la sauvegarde des savoir-faire, ouvriers en particulier. Les logements devront être moins consommateurs d’énergie et utiliser des matériaux plus sains (fibres de lin ou de chanvre).  

Biotechnologies : les choix technologiques, enjeu majeur de la démocratie, Daniel Thomas*

Avec l’achèvement du séquen­çage du génome humain, nous vivons une nouvelle étape des biotechnologies. La génétique est passée, depuis Johann Gregor Mendel, de la description formelle des lois qui régissent la transmission des caractères héréditaires à l’analyse moléculaire de la programmation génétique. En génétique formelle, le gène restait  un concept issu de la pensée humaine, il est devenu une réalité physique et chimique. Cette mutation est l’un des évènements les plus importants de l’histoire des sciences. L’essor d’une génétique moléculaire dans les années 1970 a ouvert la voie à une reprogrammation des êtres vivants, permettant pour la première fois à une espèce vivante, la nôtre, d’agir sur sa propre évolution.

 

Les biotechnologies utilisent des fonctions biologiques comme outils pour créer des propriétés, des caractères, des activités qui n’existent pas dans la nature. La notion souvent floue de génie génétique prend tout son sens dans cette démarche qui est celle des ingénieurs : le vivant n’est plus simplement matière première ou aliment, il devient facteur de production, de transformation industrielle, de caractérisation analytique.

L’importance stratégique des solutions proposées par les biotechnologies est liée à leur rencontre historique avec trois grandes préoccupations de l’humanité :

• Les réserves de matières premières et d’énergies fossiles sont une enveloppe fermée et limitée. L’utilisation des biomasses végétales produites par la photosynthèse, grâce à l’apport constant d’énergie externe par le rayonnement solaire, crée un élément d’alternative pour procurer matières premières et énergie à l’industrie. Les agro-ressources deviennent riches de potentialités modifiant les relations entre champs et usines.• Les procédés de transformation industrielle doivent réduire leur consommation énergétique ; les biotechnologies fournissent des fonctions catalytiques réalisant nombre de réactions à température et pression ordinaires : la synthèse de l’ammoniaque, essentielle pour la production des engrais azotés, pratiquée à 600°C et sous 500 atmosphères dans l’industrie classique, s’effectue aux conditions ambiantes par la voie biologique grâce à la fixation symbiotique de l’azote de l’air.

• Le respect de l’environnement devrait être plus aisé avec les procédés biologiques, les éventuelles pollutions étant biodégradables.

 

Dans les pays du Sud, certaines innovations technologiques venues du Nord se soldent par des catastrophes humaines, sociales ou écologiques. Les biotechnologies pourraient avoir un impact positif, pour deux raisons qui tiennent à la culture et à la nature.L’emploi des fonctions du vivant comme outil fait partie du patrimoine culturel de nombreux pays du Sud. En Afrique, en Asie, en Amérique latine, de solides traditions d’utilisation de la fermentation, par exemple pour conserver ou transformer les aliments, rendent plus facile l’appropriation culturelle - et donc l’exploitation économique - d’une unité de fermentation que d’une usine de chimie  lourde classique.De plus, les biotechnologies peuvent s’appuyer sur des spécificités régionales car le vivant ne s’achète pas sur étagère comme une machine-outil dotée, en principe, du même rendement sur n’importe quel continent. Ainsi, depuis les Aztèques, les Mexicains profitent-ils de l’altitude et de l’adaptation des souches locales de spiruline pour en tirer des aliments pour l’homme et les animaux.Bien entendu, ces pays ne doivent pas se retrouver en état de dépendance par rapport à quelques multinationales. La coopération Nord-Sud doit être équilibrée par rapport aux objectifs et intérêts de tous les partenaires. C’est essentiel, non seulement pour le Sud mais pour toute l’humanité. Les technologies ne sont jamais neutres puisqu’elles ouvrent des possibilités nouvelles d’actions, mais ce qui est déterminant, ce sont les décisions des acteurs humains, les valeurs qui les guident dans l’emploi de la puissance apportée par la connaissance.

 

Les choix scientifiques et technologiques, particulièrement dans le développement et l’utilisation des résultats de la biotechnologie, concernent aujourd’hui des enjeux majeurs de la démocratie. Nous sommes directement impliqués à la fois comme êtres biologiques et comme acteurs de la vie sociale. La majeure partie des activités humaines va être irriguée par l’essor des biotechnologies car ce sont, comme les matériaux, la micro-informatique, des technologies diffusantes : non seulement elles créent de nouveaux secteurs d’activité, mais elles vont être exploitées par l’ensemble des secteurs d’activités, y compris traditionnels, et modifier la vie quotidienne. Aussi, l’intervention des citoyens, travailleurs, consommateurs, de toute la société civile, associés très tôt et dans la transparence aux projets en développement, est-elle essentielle car se posent des problèmes de réglementation et d’éthique qui ne peuvent pas être traités par les seuls experts. Les comités d’éthique sont nécessaires, mais leur existence ne doit pas laisser croire que le débat ne concerne que les spécialistes.

La biologie végétale, qui avait un certain retard par rapport à celle du domaine animal, a progressé considérablement ces dernières années. Ses développements ont une importance capitale pour la recherche de base, pour comprendre la physiologie, la reproduction des plantes et leur comportement dans l’environnement. A présent, au-delà de la sélection de mutants intéressants parmi tous ceux produits par mutagenèse spontanée ou artificiellement provoquée, un nouveau saut est accompli avec la transgenèse, modification du génome d’une espèce par insertion de séquence d’ADN provenant d’un autre organisme.Des risques sanitaires peuvent être liés à des effets non désirés induits par l’introduction dans la plante d’un gène dit d’intérêt ou par la transgenèse elle-même. La complexité du génome végétal rend concevable le réveil de certains métabolismes « fossiles » produisant des molécules toxiques. La pomme de terre transgénique pourrait ainsi fabriquer par accident des molécules toxiques comme des stupéfiants. Les risques doivent être relativisés parce que ces effets toxiques n’ont jamais été observés et parce que les applications autres qu’alimentaires, carburants, lubrifiants moteurs ou matériaux, ne sont évidemment pas concernées.Les risques pour l’environnement sont reliés à la dissémination des transgenèses dans la flore sauvage et les autres cultures agricoles. La diffusion des gènes de résistance aux herbicides pose de véritables problèmes et pourrait mettre en péril l’ensemble de l’agriculture. De plus, le fait que la même multinationale vende l’herbicide et la semence « résistante » place le monde agricole dans une tenaille redoutable en l’incitant à employer plus d’herbicide encore.Le corollaire de la nécessaire fécondation des activités industrielles pour la création d’emploi en biotechnologies par le secteur public est de ne pas succomber, par méconnaissance et vision réductionniste de court terme, à l’utilitarisme d’une recherche entièrement vouée à des objectifs pratiques identifiés. D’autant que l’on observe une tendance à la privatisation des connaissances fondamentales. Nombre d’institutions universitaires établissent des relations exclusives avec des sociétés privées ; nous craignons que, dans une certaine mesure, l’absence de diffusion de la connaissance fondamentale ou des restrictions à cette diffusion fassent obstacle au développement du patrimoine scientifique de base au niveau international. Le renforcement nécessaire des transferts de la recherche publique vers les entreprises ne doit pas aboutir à ce résultat stérilisant à terme.

 

*DANIEL THOMAS est professeur àl’Université de Technologie de Compiègne, président de la section « Biochimie et Biologie Moléculaire » du Conseil Nationaldes Universités (CNU).

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